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9 décembre 2017 6 09 /12 /décembre /2017 09:00

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LES ACTEURS DE LA REVOLUTION :  MARIE-ANTOINETTE, REINE DE FRANCE (15/35)

 

Cardinal de Rohan

 

 

 

LE COLLIER : JUILLET 1785 - JUIN 1786

   

 

   

    Marie-Antoinette oubliera très vite, bien trop vite, l'accueil du peuple de Paris pour se consacrer à une passion retrouvée : le théâtre. Elle veut jouer le « Barbier de Séville » dans son théâtre de Trianon et ne pense plus qu'aux préparatifs, aux répétitions, aux décors, aux costumes en vue de la représentation prévue pour le 19 Août. Elle incarnera Rosine, le Comte d'Artois sera Figaro et Vaudreuil jouera le rôle d’Almaviva.

    Interpréter une pièce de cet auteur, si spirituel, qu'est Beaumarchais apporte à Marie-Antoinette un réel bonheur. Qu'il ait été si décrié par le passé représente, pour elle, une source de plaisir supplémentaire. Plus rien ne compte en cet été 1785 que "sa" pièce. C'est tout juste si elle prend le temps de lire le billet que lui fait remettre son bijoutier Böhmer le 12 Juillet :

 

« Madame,

 

« Nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposés, et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des reines. » (1)

 

    La Reine ne comprend pas les termes de ce message; mais elle ne prend même pas le temps d'interroger Böhmer pour avoir des explications complémentaires. Elle connaît bien une parure de cinq cent quarante diamants que Louis XVI*, par deux fois, a voulu lui offrir, mais qu'elle a toujours refusé à cause de son prix vraiment exorbitant (2). Est-ce bien cela dont parle Böhmer, ou fait-il allusion à cette épaulette et aux boucles de diamants que le Roi vient tout juste de lui acheter ? Marie-Antoinette, sans se poser d’autres questions, détruit donc ce billet, puis dit à madame Campan :

 

«  Cet homme existe pour mon supplice; il a toujours quelques folies en tête; songez bien, la première fois que vous le verrez, à lui dire que je n'aime plus les diamants, que je n'en achèterai plus de ma vie; que si j'avais à dépenser de l'argent, j'aimerais bien mieux augmenter mes propriétés de Saint-Cloud par l'acquisition des terres qui les environnent; entrez dans tous ces détails avec lui pour l'en convaincre et les bien graver dans sa tête .... »  (3)

 

    Elle s’en retourne aussitôt à son « Barbier de Séville » sans se soucier, mais qui pour une fois pourrait lui en faire le reproche, des suites de cet épisode.

 

    Ce n'est que le 3 Août 1785 que va se jouer le deuxième épisode de ce qu'on appellera, bien plus tard, « l'Affaire du Collier ». Madame Campan reçoit la visite du bijoutier Böhmer à qui elle rapporte fidèlement les propos de Marie-Antoinette. Böhmer semble éberlué et explique, tant bien que mal, à madame Campan qu'on lui doit un million cinq cent mille Livres pour le fameux collier que la Reine a fait acheter par le Cardinal de Rohan. C'est alors au tour de Madame Campan de tomber des nues car elle croit savoir que, depuis son départ de Schöenbrunn, jamais Marie-Antoinette et le cardinal ne se sont rencontrés en privé, le prélat étant on ne peut plus mal en Cour. Elle conseille donc tout naturellement au bijoutier de voir de toute urgence Monsieur de Breteuil, Chef de la Maison du Roi, qui pourra lui fournir tous les éclaircissements sur cette affaire qui lui semble extravagante. Böhmer qui, pour le coup, est vraiment pris de panique, court à Trianon et demande une audience à la Reine, mais on refuse de le recevoir. Pourquoi en effet Marie-Antoinette recevrait-elle ce bijoutier puisqu'elle a décidé, une fois pour toutes, de ne plus lui acheter le moindre bijou ?

    Quelques jours plus tard, madame Campan fait à Marie-Antoinette le récit de son entrevue avec Böhmer : le collier, la dette de 1 500 000 Livres, le Cardinal de Rohan,.. Marie-Antoinette stupéfaite convoque aussitôt le bijoutier qui accourt. Nous sommes le 9 Août, et Böhmer reprend son extraordinaire récit..... Il expose à la Reine, en reprenant dès le début, l'histoire de ce fameux collier.

 

    Les bijoutiers Böhmer et Bassange, associés, sont menacés de ruine tant ils ont investi pour travailler et assembler les pierres de ce collier royal. Ils ont promis mille Louis à qui les aidera à vendre ce merveilleux joyau. A la fin du mois de Novembre 1784, par des intermédiaires de leur connaissance, ils apprennent que madame la Comtesse de La Motte-Valois, qui prétend descendre du Roi Henri II, et qui est au mieux avec la Reine, va intercéder en leur faveur. La Comtesse se rend chez les joailliers le 29 Décembre pour voir le collier, puis à nouveau le 21 Janvier 1785 pour leur annoncer qu'un « très grand seigneur » agissant « au nom de la Reine » serait éventuellement acquéreur du bijou.

    Le 24 Janvier suivant, la Comtesse leur annonce la visite prochaine du « très grand seigneur » dont elle dévoile cette fois l'identité : le Cardinal de Rohan, Grand Aumônier de France. Le Cardinal rend effectivement visite aux bijoutiers le jour même, demande le prix et déclare son intention d'acquérir le collier. Le 29 Janvier le Cardinal donne son accord définitif sur l'achat du bijou au prix fixé, soit un million six cent mille Livres. Il définit lui-même les conditions de paiements : quatre versements échelonnés sur deux ans. Le collier doit être livré le 1er Février 1785 et le premier versement sera effectué le 1er Août de la même année. Les bijoutiers donnent bien évidemment leur accord sur ces conditions, sachant pertinemment que seule la Reine pouvait faire l'acquisition d'un bijou d'une telle valeur. Ils s'empressent de signer le "contrat" rédigé par le Cardinal de Rohan lui-même. Le 1er Février, à la demande du Cardinal, ils livrent le collier à l'Hôtel de Rohan. Le prélat leur confirme que le bijou est effectivement destiné à la Reine de France et il leur montre le document qu'il a écrit de sa main le 29 Janvier au bas duquel ils voient la signature « Marie-Antoinette de France ». Les deux joailliers recopient le texte, laissent l'écrin dans les mains du Cardinal et s'en vont ravis d'avoir enfin réglé cette affaire pour laquelle ils avaient pris tant de risques financiers.....

 

    Comme convenu, le Cardinal de Rohan se présente chez eux le 1er Août 1785, mais ce n'est pas pour régler le premier versement de 400 000 Livres, mais pour demander un délai de paiement de trois mois de la part de la Reine.

    Madame de La Motte était en effet venue la veille porter au cardinal une lettre signée Marie-Antoinette, faisant part de ses difficultés financières, et dans laquelle elle prenait l'engagement de verser 700 000 Livres le 1er Octobre. En attendant, elle versait les intérêts de la dette soit 35 000 Livres que madame de La Motte avait remis au cardinal.

    Le 2 Août, coup de théâtre : madame de La Motte convoque Böhmer et Bassange pour leur annoncer que le document produit par le Cardinal et signé Marie-Antoinette est un faux mais que le prince de Rohan est suffisamment riche et qu'il paiera.

    D'où la panique des joailliers qui, le 3 Août, se rendent chez la reine, voient madame Campan et réalisent que, ce qu'ils considéraient comme une bonne affaire réglée, est en train de devenir une embrouille. Ils se précipitent donc chez le cardinal pour demander des explications. A leurs questions pressantes le cardinal leur répond :

 

- « Si je vous disais que j'ai traité directement avec la Reine, seriez-vous rassurés ? »

- « Oui, Monseigneur. »

- « Eh bien ! Je vous assure que j'ai traité directement et je vous l'affirme en levant le bras en signe d'affirmation »

 

 

 

LES ACTEURS DE LA REVOLUTION :  MARIE-ANTOINETTE, REINE DE FRANCE (15/35)

 

La Chapelle du château de Verwsailles

 

 

    A l'écoute de ce récit Marie-Antoinette est atterrée et ses jambes se dérobent sous elle. Comment les joailliers ont-ils pu croire une histoire aussi rocambolesque ? A l'abattement succède la fureur et Marie-Antoinette, prise d'une violente colère, exige de Böhmer qu'il lui écrive un mémoire sur la totalité de cette affaire. Le mémoire arrive dans les mains de la Reine le 12 Août; il confirme, bien évidemment, le récit des bijoutiers et la plonge dans un "état alarmant" :

 

«  Il faut, dit-elle, que les vices hideux soient démasqués; quand la pourpre romaine et le titre de prince ne cachent qu'un besogneux et un escroc qui ose compromettre l'épouse de son souverain, il faut que la France entière et l'Europe le sachent.. »  (4)

 

    Marie-Antoinette est, dans cet instant, dans un état de fureur tel qu'elle n'entrevoit qu'une seule solution : mettre toute cette affaire sur la place publique et clamer la vérité pour obtenir le châtiment des coupables. Dans un premier temps elle se contente de mettre au courant Louis XVI*. Les deux époux passent ensemble la journée du 14 Août et décident de la conduite à tenir. Le coupable est désigné : le cardinal de Rohan, et Marie-Antoinette, après une longue discussion, parvient à convaincre Louis-Auguste qu'il faut faire arrêter cet escroc dans les plus brefs délais.

    Le lendemain, 15 Août, alors que le Cardinal de Rohan se rend à la chapelle du château de Versailles pour y célébrer les fêtes de l'Assomption, on le fait avertir que le Roi l'attend dans son cabinet. Il s'y rend aussitôt, revêtu de ses habits sacerdotaux et se retrouve face à face avec le Roi, la Reine, le Garde des Sceaux Miromesnil et monsieur de Breteuil, ministre de la Maison du Roi.

    Le Roi soumet alors le prince de Rohan à un véritable interrogatoire :

 

- «  Mon cousin, avez-vous acheté des diamants à Böhmer ? »

- «  Oui Sire. »

- «  Qu'en avez-vous fait ? »

- «  Je croyais qu'ils avaient été remis à la Reine. »

 

    Cette réponse fait bondir Marie-Antoinette qui interrompt brusquement le cardinal :

           

          - « Qui vous a chargé de cette mission ? » 

- «  Vous, Madame »

- « Moi ! Qui ne vous ai pas parlé depuis votre retour de Vienne (5) ; moi ! Qui affiche en toute occasion pour vous le froid le plus glacial ; moi ! Qui n’ai jamais voulu vous accorder les audiences que vous m’avez demandées avec une espèce d’opiniâtreté ! »

- « Votre Majesté », reprend le cardinal, « m’y a autorisé par un écrit signé de sa main » 

- « Qui vous a remis cet écrit ? »

- « Une dame appelée madame la Comtesse de La Motte-Valois qui m'avait présenté une lettre de la Reine et j'ai cru faire ma cour à Sa Majesté en me chargeant de cette commission. »

 

    La Reine qui maintenant est rouge de colère élève la voix jusqu’à crier :

 

- «  Comment, Monsieur, avez-vous pu croire, vous à qui je n'ai pas adressé la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négociation et par l'entremise d'une pareille femme ? »

- « Je vois bien, répond le cardinal, que j'ai été cruellement trompé ; je paierai le collier. »

 

    Le prince de Rohan sort alors de sous son habit le document du 29 Janvier portant la signature de "Marie-Antoinette de France".

 

- « Ce n'est ni l'écriture de la Reine, ni sa signature, s'exclame Louis XVI*. Comment un prince de la maison de Rohan et un Grand Aumônier de France a-t-il pu croire que la Reine signait Marie-Antoinette de France ? Personne n'ignore que les reines ne signent que de leur nom de baptême. »

 

    Le cardinal finit par avouer que le collier est maintenant entre les mains de madame de La Motte et que les lettres écrites et signées par la Reine sont bien des faux. « Je vous préviens que vous allez être arrêté » lui dit le Roi. Le cardinal est blême ; il supplie qu'on lui épargne la honte d'une arrestation devant toute la Cour alors qu’il est revêtu de ses habits sacerdotaux. Louis XVI* tient bon ; il ne semble pas vouloir se laisser attendrir par les suppliques de l'ecclésiastique. La douleur et la colère de Marie-Antoinette sont telles, en cet instant, que le Roi, pour une fois, et par amour pour son épouse, prend une décision rapide : il ordonne à Monsieur de Breteuil d'exécuter ses ordres. Breteuil conduit alors le cardinal hors du cabinet royal et, devant toute la Cour rassemblée en ce 15 Août à midi, s'adresse d'une voix forte au Capitaine des Gardes : « Gardes ! Arrêtez Monsieur le Cardinal ! »

 

    On se saisit du prélat que l'on conduit à la Bastille. Il parviendra cependant, avant d'être emprisonné, à griffonner, en cachette, un billet destiné à l'abbé Georgel lui demandant de brûler toutes les lettres signées de Marie-Antoinette qui lui avaient été remises par madame de La Motte.

 

    Trois jours plus tard, le 18 Août, Madame de La Motte est arrêtée à son tour.

 

    Pour Marie-Antoinette, l'affaire est close et c'est en toute sérénité qu'elle joue, le 18 Août, le "Barbier de Séville" dans son théâtre de Trianon, en présence du célèbre Beaumarchais. Tout, pour elle, est fini et bien fini puisque son plus grand ennemi est sous les verrous et que le Roi vient encore de lui prouver son amour en faisant preuve d'une belle fermeté, ce qui n'est pas dans ses habitudes.

    Le 22 Août, Marie-Antoinette s'empresse de relater les faits à son frère :

 

«  Vous aurez déjà su, mon cher frère, la catastrophe du Cardinal de Rohan. Je profite du courrier de M. de Vergennes pour vous en faire un petit abrégé. Le Cardinal est convenu d'avoir acheté en mon nom et de s'être servi d'une signature qu'il a cru la mienne, pour un collier de diamants de seize cent mille francs. Il prétend avoir été trompé par une Mme de Valois de la Motte. Cette intrigante du plus bas étage n'a nulle place ici et n'a jamais eu d'accès auprès de moi. Elle est depuis deux jours dans la Bastille, et quoique, par son premier interrogatoire, elle convienne d'avoir eu beaucoup de relations, avec le cardinal, elle nie fermement d'avoir aucune part au marché du collier. Il est à observer que les articles du marché sont écrits de la main du cardinal ; à côté de chacun, le mot "approuvé" de la même écriture qui a signé au bas "Marie-Antoinette de France". On présume que la signature est de ladite Valois de la Motte. On l'a comparée avec les lettres qui sont clairement de sa main ; on n'a pris nulle peine pour contrefaire mon écriture, car elle ne lui ressemble en rien, et je n'ai jamais signé "de France". C'est un étrange roman aux yeux de tout ce pays-ci, que de pouvoir supposer que j'aie pu vouloir donner une commission secrète au cardinal. »

«  Tout avait été concerté entre le roi et moi ; les ministres n'en ont rien su qu'au moment où le roi a fait venir le cardinal et l'a interrogé en présence du Garde des Sceaux et du baron de Breteuil. J'y étais aussi et j'ai été réellement touchée de la raison et de la fermeté que le roi a mises dans cette rude séance. Dans le moment que le cardinal suppliait pour ne pas être arrêté, le roi a répondu qu'il ne pouvait ni comme roi ni comme mari. J'espère que cette affaire sera bientôt terminée. »  (6)

 

 

 

 

LES ACTEURS DE LA REVOLUTION :  MARIE-ANTOINETTE, REINE DE FRANCE (15/35)

 

Madame de La Motte

 

 

    Hélas, les espoirs de Marie-Antoinette ne se réaliseront pas. Ni elle ni le Roi ne songent alors que le scandale de l'arrestation du Cardinal de Rohan n'est rien à côté des rebondissements qui vont se produire.

    Si Louis XVI*, comme Roi et surtout comme époux, a jusqu'à présent fort bien réagi, il va s'empêtrer dans cette affaire qui, au fil des jours, ne va pas cesser de se compliquer.

    Il croit bon d'offrir au cardinal le choix entre deux solutions : soit reconnaître sa faute et s'en remettre à la clémence du Roi de France, soit être jugé par le Parlement. Erreur fatale de Louis XVI* qui n'ignore pas, ou plutôt qui ne devrait pas ignorer, que bon nombre de parlementaires haïssent la Reine. Le cardinal sait cela et, bien entendu, choisit d'être traduit devant le Parlement. Si bien que, l'affaire que le Roi croyait réglée le 19 Août, agite, dès le début du mois de Septembre, non seulement la Cour de France mais toute la haute noblesse, famille Rohan en tête. Le clergé et même le Vatican s'indignent ! Le Parlement prend l'affaire en charge et l'une de ses premières décisions est de convoquer Marie-Antoinette à la barre ; le Roi refuse catégoriquement. Le procès s'engage pourtant et les témoins cités vont, pour la plupart d'entre eux, charger Marie-Antoinette. Ce n'est pas le procès du Cardinal-escroc qui s'engage mais celui de la Reine de France.

    La Reine a la réputation d'aimer les femmes ; ses amitiés avec la Princesse de Lamballe puis avec la Comtesse Jules ont longtemps fait sourire la Cour de Versailles. On à donc beau jeu de faire de Madame de La Motte l'une de ses nouvelles favorites. Rohan sera l'un des premiers à confirmer ce fait ; d'autant plus facilement que madame de La Motte lui a fait lire le volumineux courrier, très tendre, qu'elle prétendait avoir reçu de Marie-Antoinette !

 

    La Reine a également, depuis qu'elle passe des semaines entières à Trianon, la réputation de courir les bosquets la nuit pour des rendez-vous galants. Le Cardinal ne sera donc aucunement surpris lorsqu'il recevra, toujours par l'intermédiaire de madame de La Motte, un billet qui fixe un rendez-vous le 11 Août, quelques jours à peine avant que le scandale éclate, dans le bosquet de Vénus à Versailles. Il se rendra à ce rendez-vous et rencontrera une femme, toute vêtue de blanc, qu'il prendra évidemment pour la Reine de France, d'autant mieux que leur entrevue est écourtée par l'arrivée de quelques importuns.

 

    Marie-Antoinette a enfin la réputation, non usurpée celle-là, d'aimer les bijoux. Combien de fois ne s'est-elle pas endettée pour des bracelets, des colliers ou des boucles en diamants dont elle n'avouait l'achat au Roi que lorsqu'elle lui demandait d'intervenir auprès de son ministre des finances ? Tous les joailliers de la place de Paris savaient cela, toute la Cour avait eu plus ou moins connaissance de l'énormité des dettes de la Reine. Le cardinal avait-il des raisons de suspecter les dires de madame de La Motte quand celle-ci lui apportait des preuves écrites de la main même de Marie-Antoinette ?

   Aussi extravagante que soit cette histoire, le cardinal n'avait effectivement aucune raison de ne pas la croire. Et il l'a cru ; il a bel et bien été berné depuis le début et est totalement innocent des crimes dont on l'accuse. Alors, qui donc a organisé cette superbe escroquerie ? Madame de La Motte et son mari. Après avoir soutiré au malheureux Cardinal 60 000 Livres, puis 100 000 Livres pour éponger les soi-disant dettes de la Reine, les époux de La Motte ont imaginé l'histoire du collier qui est passé des mains du bijoutier Böhmer dans celles du Cardinal de Rohan puis dans celles de madame de La Motte avant de traverser la Manche pour l'Angleterre où, une fois démonté, les diamants ont été vendus pierre par pierre.

 

    L'instruction de ce fameux procès va durer de Septembre 1785 à Mai 1786. La Reine de France suit avec anxiété tous les rebondissements de cette affaire sans douter un seul instant que son innocence va être enfin reconnue. Elle ne peut cependant empêcher ses ennemis de profiter de la situation : les rumeurs à son sujet courent à Versailles, à Paris et même dans les capitales d'Europe. Les pamphlets et les libelles se multiplient, faisant de Marie-Antoinette la maîtresse du cardinal et Rohan et de madame de La Motte. On dépeint la Reine de France comme une aventurière sans scrupule qui n'a pour seule préoccupation que ses plaisirs ; on montre Louis XVI* comme son complice. Les princes du sang ne laissent pas passer cette occasion, les amies même de Marie-Antoinette, Lamballe et Polignac, penchent du côté de ceux qui doutent de son honnêteté. Quant à l'Angleterre, elle se déchaîne dans la presse contre les souverains, réglant ainsi ses vieux comptes avec la France.

    Pendant ce temps les Rohan, les Soubise, les Marsan usent de tous leur pouvoir pour faire pression sur les juges.

    Le 31 Mai 1786, après dix-huit heures de délibération, le Parlement rend enfin son arrêt : le Cardinal de Rohan est « acquitté de toute espèce d'accusation » ; Monsieur de la Motte, en fuite, est condamné aux galères par contumace ; Madame de La Motte est condamnée au fouet, à être marquée sur les épaules de la lettre "V", réservée aux voleurs, et à la détention à perpétuité à la Salpêtrière.

    Le Cardinal  de Rohan est libéré ; il quitte la Bastille sous les vivats de la foule qui est venue en masse l'attendre aux portes de la forteresse. Pour Marie-Antoinette, comme pour tous ses adversaires, l'acquittement de Rohan signifie la condamnation de la Reine de France. Enfermée dans ses appartements de Versailles, elle s'abandonne aux larmes et au désespoir avec, pour seul soutien, Louis-Auguste qui demeure inébranlable et continue à croire à l'innocence totale de sa femme. Sa seule confidente reste la fidèle madame Campan. Même ses anciennes amies l'ont délaissée ; elles aussi ont pris position aux côtés de ses détracteurs. La Reine est terrassée à la fois par la douleur et par la rage de n'avoir pas su faire éclater la vérité. Au plus profond de son désespoir elle prend sa plume pour lancer à madame de Polignac cet appel pathétique :

 

« Venez pleurer avec moi ; venez consoler votre amie. Le jugement qui vient d'être prononcé est une insulte affreuse. Je suis baignée dans mes larmes de douleur et de désespoir. Venez, mon cher cœur..... » (7)

 

    Madame Campan, dans ses mémoires, raconte son entrevue avec la reine, ce jour là :

 

« Venez », me dit Sa Majesté, « venez plaindre votre reine outragée et victime des cabales et de l'injustice. Mais à mon tour je vous plaindrai comme Française. Si je n'ai pas trouvé de juges équitables dans une affaire qui portait atteinte à mon caractère, que pouvez-vous espérer si vous aviez un procès qui touchât votre fortune et votre honneur (..) Un peuple est bien malheureux d'avoir pour tribunal suprême un ramassis de gens qui ne consultent que leurs passions et dont les uns sont susceptibles de corruption et les autres d'une audace qu'ils ont toujours manifestée contre l'autorité et qu'ils viennent de faire éclater contre ceux qui en sont revêtus... » (8)

 

    Aussitôt le verdict prononcé, Louis XVI* prend enfin la bonne décision : celle qu'il aurait dû prendre avant de porter cette sombre affaire devant le Parlement. Il ordonne au cardinal de donner sa démission de Premier Aumônier de France, de « sortir de Paris dans les trois jours, de ne voir que sa famille et ses conseils, de se rendre à son Abbaye de la Chaise-Dieu ».

 

 

    Le dernier épisode de l'affaire va se jouer le 21 Juin 1786. La sentence prononcée contre madame de La Motte est exécutée à Paris : elle est fouettée puis, alors que le bourreau s'apprête à la marquer au fer rouge sur l'épaule, la suppliciée est agitée de telles convulsions que le fer portant la lettre V lui est appliqué sur le sein.

 

    Neuf mois plus tard, elle parviendra à s'évader de la prison et rejoindra son mari en Angleterre.

 

    La Reine, toujours anéantie, se prépare, dans son isolement de Versailles, à mettre au monde son quatrième enfant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1)   cité par Georges BORDENOVE  "Les Rois qui ont fait la France : Louis XVI le Roi Martyr"   op. cit. Page 173.

                         

(2)   1 million 600 mille Livres pour un bijou de 2800 carats.

 

(3)   Cité par Jean CHALON  "Chère Marie-Antoinette"   op. cit. Page 205.

 

(4)   Mémoires de madame CAMPAN cité par Jean CHALON  "Chère Marie-Antoinette"  op. cit. Page 207.

 

(5)   Le cardinal de Rohan était alors ambassadeur de France à Vienne.

 

(6)   Cité par Evelyne LEVER  "Marie-Antoinette"  op. cit. Page 379.

 

(7)   Lettre de Marie-Antoinette à Madame de Polignac du 1er Juin 1786

        Cité par André CASTELOT  "Marie-Antoinette"  op. cit. Page 284.

 

(8)   Madame CAMPAN  "Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette", Paris, 1822, pages 221-222.

       Cité par Evelyne LEVER  "Marie-Antoinette"  op. cit. Page 408.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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