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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 08:00
LES ACTEURS DE LA REVOLUTION : MIRABEAU (33)

 

 

 

 

LES DEBUTS DIFFICILES DE L'ASSEMBLEE :

MAI - JUIN 1789

  

 

 

 

    Dès le lendemain de l’ouverture solennelle des Etats Généraux, Mirabeau qui n’a pas oublié encore ses électeurs d’Aix ou de Marseille, tente de lancer son propre journal (1). En profitant de la liberté relative de la presse, il espère pouvoir relater périodiquement les faits les plus marquants survenus aux Etats. Ce jour là, c'est le discours de Necker qui est sous le feu des critiques du député d'Aix :

 

«  Des longueurs insupportables, des répétitions sans nombre, des trivialités dites avec pompe, des choses inintelligibles, pas un principe, pas une assertion inattaquable, pas une ressource d'homme d'état, pas même une grand expédient de financier, aucun plan de restauration (..)

«  Et comment créerait-il, et surtout consoliderait-il un autre ordre des choses, celui qui n'ose parler de constitution ? »  (2)

 

    La critique est extrêmement sévère mais on sait que les deux hommes ne s'aiment pas beaucoup et que Necker a effectivement été on ne peut plus mauvais lors de cette séance inaugurale. La convocation de ces Etats généraux a fait naître, dans la France entière, un immense espoir. Un espoir au moins aussi grand anime l'ensemble des députés qui sont déterminés à se mettre rapidement au travail, dès que les cérémonies protocolaires seront achevées. La tâche qui les attend est énorme, et ils le savent bien !.. Et pourtant, malgré la bonne volonté qui les motive tous, ils vont perdre plus d'un mois, stupidement, dans des querelles subalternes. Entre le 6 Mai et le 11 Juin 1789, il ne se passera quasiment rien à l'Assemblée. Le prétexte à ce blocage parait pourtant futile : une question de procédure dans la vérification des pouvoirs de chaque élu.

    En fait, cette vérification réglementaire qui aurait pu s'effectuer en deux ou trois journées, va ranimer les rivalités entre les trois Ordres. La noblesse et le clergé, dès la séance du 6 Mai, se séparent pour siéger dans les salles qui leur ont été réservées et vérifier leurs pouvoirs séparément. Le Tiers Etat demeure dans la grande Salle, sans d'ailleurs très bien savoir ce qu'il doit faire. Dans cette assemblée composée d'une très large majorité d'hommes inexpérimentés, quelques personnalités s'affirment dès les premiers jours : Mirabeau, Malouet (3) et Mounier  (4). C'est Mirabeau qui, dès la première séance, prend l'initiative :

 

«  Nous ne devons nous regarder, jusqu'à ce que nos pouvoirs soient vérifiés en commun, que comme une agrégation d'individus, qui peuvent conférer amicalement, mais qui n'ont aucun caractère pour agir : il faut porter le respect du principe jusqu'à refuser d'ouvrir les lettres qui sont adressées aux communes et remises dans cette salle. Laissons le temps aux ordres privilégiés pour réfléchir.. »  (5)

 

    La position du député d’Aix est, on ne peut plus conciliante !.. On est même étonné de voir autant de calme chez cet homme dont on connaît la  fougue et le caractère colérique. La voie de l'attentisme prôné par Mirabeau ne fait d'ailleurs pas l'unanimité au sein de l'assemblée du Tiers Etat. Malouet est, quant à lui, favorable à ce que le Tiers prenne contact tout de suite avec les deux autres ordres pour organiser une vérification des pouvoirs en commun.

 

    Mirabeau, qui a gagné de haute lutte son siège aux Etats, tient à se montrer très actif sur tous les fronts à la fois. Son bulletin d’information, lancé dès l’ouverture des Etats Généraux, et pour lequel le Conseil du Roi a cru bon de prononcer un arrêt d’interdiction, est remplacé par une « Lettre du comte de Mirabeau à ses Commettants » dont le premier numéro parait le 10 Mai. On y trouve, exception faite des récriminations relatives à la liberté de la presse, une description du rôle du député et des Etats Généraux qui font présager des débats passionnés dans les semaines à venir.

 

 

«  Messieurs,

«  Nommé votre représentant aux Etats Généraux, je vous dois un compte particulier de tout ce qui est relatif aux affaires publiques : puisqu’il m’est physiquement impos­sible de remplir ce devoir envers vous tous, autrement que par la voie de l’impression, souffrez que je publie cette correspondance et qu’elle devienne commune entre vous et la nation; car bien que vous ayez des droits plus directs aux instructions que mes lettres pourront renfermer, chaque membre des Etats Généraux devant se considérer, non comme le député d’un ordre, ou d’un district, mais comme le procureur fondé de la nation entière, il manquerait au premier de ses engagements s’il ne s’instruisait de tout ce qui peut l’intéresser; personne sans exception ne pourrait s’y opposer sans se rendre coupable de lèse-majesté nationale, puisque même, de particulier à particulier, ce serait une injustice des plus atroces (..)

«  Il est donc vrai que loin d’affranchir la Nation, on ne cherche qu’à river ses fers !..

«  Vingt-cinq millions de voix réclament la liberté de la presse; la Nation et le Roi demandent unanimement le concours de toutes les lumières. Eh bien ! C’est alors qu’on nous présente un veto ministériel; c’est alors qu’après nous avoir leurrés d’une tolérance illusoire et perfide, un ministère, soit disant populaire, ose effrontément mettre le scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge, et traiter comme objet de contrebande l’indispensable exportation de la pensée.

«  Mais de quel prétexte a-t-on du moins essayé de colorer l’incroyable publicité de l’arrêt du Conseil du 7 Mai ? A-t-on cru de bonne foi que les membres des Etats géné­raux, pour écrire à leurs commettants, fussent tenus de se soumettre aux règlements inquisitoriaux de la Librairie ? Est-il dans ce moment un seul individu à qui cette ridi­cule assertion puisse en imposer ?... Eh ! La Nation entière n’est-elle pas insultée dans le premier de ces arrêts, où l’on fait dire à Sa Majesté qu’elle attend les « observations des Etats Généraux » comme si les Etats Généraux n’avaient d’autres droits que celui de faire des observations ?...

«  Je regarde donc, Messieurs, comme le devoir le plus essentiel de l’honorable mis­sion dont vous m’avez chargé, celui de vous prémunir contre ces coupables manœuvres; on doit voir que leur risque est fini, qu’il est temps de prendre une autre allure, ou s’il est vrai que l’on ait assemblé la Nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit pas du moins en affec­tant de vouloir la régénérer. Que la tyrannie se montre, avec franchise, et nous ver­rons alors si nous devons nous roidir, ou nous envelopper la tête. » (6)

 

    Avec cette première lettre, démarre une très longue série d’écrits politiques qui feront de Mirabeau l’un des hommes les plus lus dans les premiers mois de la Révolution.

 

    Au sein de l’assemblée du Tiers, la discussion sur le sujet épineux de la vérification des pouvoirs a fini par déclencher quelques affrontements parmi les membres. Le 11 Mai, le débat n’est toujours pas terminé et il promet de s’envenimer encore. Ce jour là, le clergé envoie des émissaires que le Tiers écoute poliment, mais sans plus. L'entrevue se déroule sans heurt mais elle n'aboutit à aucune décision. Le 13 Mai, c'est une délégation de la noblesse qui fait une démarche analogue mais elle est reçue vertement par un Mirabeau qui, cette fois, perd un peu de son calme :

 

«  N'est-ce pas une grâce que Messieurs de la Noblesse accordent aux autres ordres, lorsqu'ils nomment des commissaires pour se concerter avec eux (..) ?

«  Qui les empêchent d'aller en avant, de faire une Constitution, de régler les finances, de promulguer des lois ? Les nobles ne sont-ils pas tout en France, en face d'une corporation de vingt-quatre millions d'individus qui ne vaut pas la peine d'être comptée pour quelque chose.. »  (7)

 

    En l'espace de quelques jours on peut constater que les esprits se sont considérablement échauffés. Cela ne présage rien de bon pour la suite des événements.

    Dès le lendemain, deux motions sont présentées à l'assemblée du Tiers. L'une, de M.Rabaut-Saint-Etienne (8), demande que l'on autorise les membres du Bureau de l'Assemblée à converser avec le clergé et la noblesse pour obtenir la réunion des trois ordres. L'autre, de M. Le Chapelier (9), est beaucoup plus radicale. Elle propose que « les députés des communes déclarent qu’ils ne reconnaîtront pour représentants légaux que ceux dont les pouvoirs auront été vérifiés par des commissaires nommés dans l’Assemblée générale par tous ceux appelés à la composer.. » (10)

    Mirabeau, dans un discours le 18 Mai, répond à ces deux motions qu'il juge, l'une comme l'autre, inadaptées à la situation présente :

 

«  .... Ces deux avis, chacun dans leur sens, me paraissent également exagérés.

«  Et qu'on ne nous répète pas de grands lieux communs sur la nécessité d'une conci­liation. Rien n'est plus aisé que de saisir, par le mot salutaire, les esprits peu attentifs, ou même les bons citoyens qui ont plus de qualités morales que de connaissance des affaires, plus de zèle que de prévoyance; car le vœu de tous les cœurs honnêtes est la concorde et la paix; mais les hommes éclairés savent aussi qu'une paix durable n'a d'autre base que la justice, qui ne peut reposer que sur les principes.

«  Mais peut-on, sans aveuglement volontaire, se flatter d'une conciliation avec les membres de la noblesse, lorsqu'ils ne daignent laisser entrevoir qu'ils pourront ne s'y prêter qu'après avoir dicté des lois exclusives de toute conciliation ? Lorsqu'ils font précéder leur consentement à nommer des commissaires pour se concerter avec les autres ordres de la fière déclaration qu'ils sont légalement constitués (11). N'est-ce pas joindre la dérision au despotisme ? Et que leur reste-t-il à concerter, du moment où ils s'adjugent eux-mêmes leurs prétentions ? Laissez-les faire, Messieurs, ils vont nous donner une Constitution, régler l'Etat, arranger les finances; et l'on vous apportera solennellement l'extrait de leurs registres pour servir désormais de code national... Non, Messieurs, on ne transige point avec un tel orgueil, ou l'on est bientôt esclave.

«  Que si nous voulons essayer encore des voies de conciliation, c'est au clergé, qui du moins a eu pour nos invitations l'égard de déclarer qu'il ne se regardait pas comme constitué légalement, et cela au moment même où la noblesse nous dictait ses décrets souverains; c'est au clergé qui, soit intérêt bien entendu, soit politique déliée, montre le désir de rester fidèle au caractère de médiateur; c'est au clergé, trop habile pour s'exposer au premier coup de tempête; c'est au clergé qui aura toujours une grande part à la confiance des peuples, et auquel il nous importera longtemps encore de la conserver; c'est au clergé qu'il faut nous adresser, non pour arbitrer ce différend (..) mais pour interposer la puissance de la doctrine chrétienne, des fonctions sacrées, des ministres de la religion, des officiers de morale et d'instruction, qu'elle consacre à faire revenir, s'il est possible, la noblesse à des principes plus équitables, à des sentiments plus fraternels, à un système moins périlleux, avant que les députés des commu­nes, obligés de remplir leur devoir et les vœux de leurs commettants, ne puissent se dispenser de déclarer à leur tour les principes éternels de la justice et les droits imprescriptibles de la nation (...)

«  Envoyez au clergé, Messieurs, et n'envoyez point à la noblesse, car la noblesse ordonne et le clergé négocie. Autorisez qui vous voulez à conférer avec les commissai­res du clergé, pourvu que vos envoyés ne puissent pas proposer la plus légère compo­sition, parce que sur le point fondamental de la vérification des pouvoirs dans l'Assemblée nationale, vous ne pouvez vous départir de rien; et quant à la noblesse, tolérez que les adjoints confèrent avec elle comme individus, mais ne leur donnez au­cune mission, parce qu'elle serait sans but et ne serait pas sans danger.... »  (12)

   

    C’est finalement la motion de Rabaut Saint-Etienne qui sera acceptée mais avec deux amendements majeurs : les délégués du Tiers ne pourront discuter, avec leurs collègues des deux autres ordres, que de la vérification des pouvoirs et ils tiendront des procès verbaux de leurs conférences... De telles prises de position contribuent, bien évidemment, à faire traîner les choses en longueur. Chacun des trois ordres campe sur ses positions et ne veut surtout pas donner aux autres l'impression de faire la moindre concession. Une négociation semble possible, vers la fin du mois de Mai, entre le Tiers Etat et le clergé, mais la noblesse reste, et restera, intraitable. La situation est désespérément bloquée.

    Et pourtant l'état de la France, qui ne cesse de se dégrader, requiert des décisions chaque jour plus urgentes. La disette sévit partout dans les campagnes; le peuple voit ses espoirs s'envoler ...

 

    Comble de l'ironie, Mirabeau rejoint l’avis de certains nobles, réputés parmi les plus extrémistes, mais aussi celui de Necker, qu'il n'apprécie pourtant pas beaucoup. Tous voient bien que le pays s’enlise dangereusement et s’accordent à dire que seul le roi peut trouver une issue à cette situation. Il est resté très attachée à l'idée de la monarchie, même s'il en a dénoncé les excès avec vigueur. Il est convaincu maintenant que le monarque doit tenir une séance royale au cours de laquelle il ordonnera la réunion des trois ordres. Dès les premiers jours de Juin il sonde son collègue Malouet :

 

«  Vous êtes, je le sais, un des sages amis de la liberté, et moi aussi; vous êtes effrayés des orages qui s’amoncellent, je ne le suis pas moins; il y a parmi nous plus d’une tête ardente, plus d’un homme dangereux; dans les deux premiers ordres, dans l’aristocratie, tout ce qui a de l’esprit n’a pas le sens commun et, parmi les sots, j’en connais plus d’un capable de mettre le feux aux poudres. Il s’agit donc de savoir si la monarchie et le monarque survivront à la tempête qui se prépare ou si les fautes fai­tes, et celles qu’on ne manquera pas de faire encore, nous engloutirons tous.. » (13)

 

 

   Par l'entremise de Malouet, une entrevue entre Mirabeau et Necker est organisée pour le 11 Juin. Chacun des deux interlocuteurs ne fait cette concession que dans l'espoir de débloquer une situation qui est devenue inextricable mais aussi, et surtout, pour essayer d'en tirer un avantage personnel. Trouver une issue honorable pour toutes les parties c'est, pour l'un ou l'autre des deux hommes, la possibilité de se poser en sauveur des Etats Généraux. Des Etats qui menacent de s'étouffer comme jadis s’est asphyxiée l'Assemblée des Notables.

    Mais les deux hommes ne s'apprécient guère. Necker a encore en tête les libelles de Mirabeau contre lui. Il considère que l'élu de Provence est un individu peu fiable, prétentieux et vénal. Quant à Mirabeau, il ne voit dans le ministre qu'un incompétent notoire qui n'a aucun sens politique et aucune vision d'homme d'état.

    C’est dire combien les chances de trouver un accord sont bien minces. Les deux hommes vont pourtant se rencontrer. Necker reçoit Mirabeau, froidement; en regardant le plafond d'un air faussement détaché, il amorce le dialogue :

 

«  Monsieur Malouet m'a dit, Monsieur le Comte, que vous aviez des propositions à me faire. Quelles sont-elles ? »

 

«   Ma proposition est de vous souhaiter le bonjour. » répond Mirabeau excédé en tournant les talons. (14)

   

    L'entrevue ayant tourné court, on se dit, dans tous les milieux de l'Assemblée, que la réunion des trois ordres n'est décidément pas pour demain. Chaque ordre a ses extrémistes, qui ne veulent rien lâcher. Mais au Tiers Etat quelques voix s'élèvent maintenant pour réclamer aussi des solutions radicales. La décision est prise de donner un nom à la réunion des membres du Tiers. Le débat qui anime maintenant l'assemblée du Tiers est : "Comment doit-on nommer cette assemblée ?" L'appeler Etats Généraux prête à confusion et est une dénomination illégale puisqu'à cette appellation est liée l'existence de trois ordres distincts. Siéyès (15) qui n’a pas toujours un sens très aigu de la nuance, demande que l’on choisisse le vocable " Assemblée des représentants connus et vérifiés de la nation française"; Mirabeau défend, dans un long discours prononcé le 15 juin, la dénomination de « Représentants du peuple français » :

 

«  .... Chacun de vous sent, Messieurs, combien il serait facile aujourd'hui d'essayer, par un discours véhément, de vous porter à des résolutions extrêmes : vos droits sont si évidents, vos réclamations si simples, et les procédés des deux ordres si manifeste­ment irréguliers, leurs principes tellement insoutenables, que le parallèle en serait au-dessus de l'attente publique (..)

«  Mais toutes les voies de la douceur sont épuisées, toutes les conférences sont finies, il ne nous reste que des partis décisifs et peut-être extrêmes.. Extrêmes ! Oh! Non, Messieurs; la justice et la vérité sont toujours dans un sage milieu : les partis extrê­mes ne sont jamais que les dernières ressources du désespoir; et qui donc pourrait réduire le peuple français dans une telle situation ?

«  Il faut nous constituer, nous en sommes tous d'accord; Mais comment ? Sous quelle forme ? Sous quelle dénomination ?

« (..) Ne prenez pas un titre qui effraye. Cherchez-en un qu'on ne puisse vous contester; qui, plus doux, et non moins imposant dans sa plénitude, convienne à tous les temps, soit susceptible de tous les développements que vous permettront les événe­ments, et puisse, au besoin, servir de lance comme d'aide aux droits et aux principes nationaux.

«  Telle est, à mon sens, la formule suivante : représentants du peuple français.

«  Qui peut vous disputer ce titre ? Que ne deviendra-t-il pas quand vos principes seront connus, quand vous aurez proposé de bonnes lois, quand vous aurez conquis la confiance publique ? Que feront les deux autres ordres alors ? Adhéreront-ils ? Il le faudra bien; et, s'ils en reconnaissent la nécessité, que leur en coûtera-t-il de plus pour adhérer dans une forme régulière? Refuseront-ils d'adhérer? Nous prononcerons contre eux, quand tout le monde pourra juger entre nous.

« Mais ce n'est point assez de constituer notre Assemblée, de lui donner un titre, le seul qui lui convienne, tant que les deux autres ordres ne se réuniront pas à nous en Etats généraux. Il faut établir nos principes, ces principes sages et lumineux, qui jusqu'à présent nous ont dirigés. Il faut montrer que ce n'est pas à nous, mais aux deux ordres, qu'on doit attribuer cette non-réunion des trois états que sa Majesté a convoqués en une seule Assemblée. Il faut montrer pourquoi et comment nous allons entrer en activité; pourquoi et comment nous soutenons que les deux ordres ne peuvent s'y mettre eux-mêmes en se séparant de nous (..)

«  C'est dans ce but qu'a été dressée la résolution que je vais avoir l'honneur de vous lire.

 

«  Les députés des communes ayant (..) fait signifier aux députés du clergé et de la noblesse une dernière invitation à se rendre le même jour, tant individuellement que collectivement, en assemblée nationale, pour faire vérifier leurs pouvoirs, conjointe­ment avec ceux des députés des communes, sur l'appel qui y serait fait de tous les bailliages convoqués par Sa Majesté en ladite assemblée; et le susdit appel n'ayant été suivi que de la comparution d'un petit nombre de députés du clergé, le plus grand nombre des députés de cette classe, ainsi que ceux de la noblesse, paraissant persister dans le funeste esprit de séparation et d'éloignement qu'ils ont manifesté en différentes occasions depuis l'ouverture des Etats Généraux, les députés des communes se sont vus obligés (..) de procéder à la vérification de leurs pouvoirs en l'absence du plus grand nombre des députés du clergé et en celle de la totalité des députés de la no­blesse. Les députés dont les pouvoirs ont été vérifiés ledit jour (..) ont pris et arrêté les résolutions suivantes.

 

«  1° Résolu que le Roi n'ayant pas estimé pouvoir remplir ses vues de sagesse, de justice et de bonté envers ses peuples, autrement que par la convocation d'une Assemblée nationale composée des députés des trois ordres (..), les susdits députés, de quelque ordre qu'ils soient, ont un droit individuel et commun de siéger ensemble dans cette Assemblée nationale, et à y faire vérifier les pouvoirs de leurs commettants; tout comme aussi, ils ont le droit d'exiger que les pouvoirs de leurs co-députés, de quelque ordre qu'ils puissent être, soient produits et vérifiés dans la même Assemblée (..)

«  2° Résolu que, d'après le refus qu'ont fait les autres députés d'acquiescer à la réu­nion requise, et à la vérification en commun (..) il est maintenant indispensable de déclarer que les députés dont les pouvoirs ont été vérifiés (..) ne peuvent considérer la vérification de pouvoirs que les autres députés ont pu faire, ou pourront faire à l'ave­nir hors de l'Assemblée nationale, que comme un acte insuffisant ou incomplet (..)

«  3° Résolu que la vérification faite (..) des pouvoirs des députés (..) est suffisante pour autoriser les susdits députés à se former et à se constituer, ainsi qu'ils le font par la présente délibération, dans la forme et sous le nom d'Assemblée des représentants du peuple de France, et à se mettre instamment en activité comme tels (..)

«  4° Résolu qu'en se constituant en la forme et qualité d'Assemblée des représentants du peuple de France, l'Assemblée n'entend point mettre d'obstacle à la réunion si dési­rée des autres députés avec les représentants du peuple dans l'Assemblée nationale (...)

«  5° Résolu que l'Assemblée des représentants du peuple de France s'occupera sans relâche, et avec toute l'activité dont elle est capable, des moyens de seconder les grands et nobles desseins du Roi, et de remplir l'attente de ses peuples pour le bon­heur du royaume (..) mais qu'elle ne reconnaîtra jamais dans les députés des classes privilégiées, en quelque nombre qu'ils soient, aucun veto, c'est à dire aucun droit de s'opposer par des délibérations séparées, prises hors de l'Assemblée nationale, à ce qui sera jugé nécessaire pour le bien général de la France (..)

«  6° Résolu que dans la présente circonstance, ce que l'Assemblée doit à la sécurité de ses constituants, son attachement pour le roi, pour les vrais principes de la Consti­tution et la nécessité de pourvoir, durant la tenue des Etats Généraux, aux besoins publics d'une manière légale, qui porte les caractères du vœu national, et qui prévienne les effets trop actifs d'un zèle égaré pour les malheurs publics, exigent de sa part la déclaration suivante :

 

«  Attendu qu'aucun impôt (..) ne peut légalement exister sans le consentement exprès du peuple par ses représentants aux Etats Généraux, et seulement pour le temps qu'ils auront jugé à propos de fixer; entendu encore que ce principe sacré de toute Consti­tution où le peuple est compté pour quelque chose, a été reconnu par Sa Majesté elle-même, par les cours souveraines et par le vœu unanime des peuples, comme l'une des bases essentielles de la monarchie; attendu enfin qu'il n'est aucun des impôts actuels qui ne soit illégal, ou dans son origine, ou dans l'extension qu'il peut avoir reçue, l'Assemblée des représentants du peuple les déclare tous nuls et supprimés de droit, par l'effet nécessaire du défaut de consentement du peuple audits impôts; et cepen­dant, vu le temps nécessaire pour créer un ordre nouveau dans cette partie des affaires nationales, et aussi afin d'éviter les inconvénients qui résulteraient pour le crédit public et pour l'impôt futur d'une cessation absolue de tous rapports  entre les contribuables et le fisc, l'Assemblée consent provisoirement,  au nom de ses consti­tuants, et statue, sous le bon plaisir de sa Majesté, que tous les impôts perçus jusqu'à ce jour soient momentanément autorisés et continuent à être payés en la même manière que ci-devant (..)"

«  7° Résolu qu'aussitôt que les principes, d'après lesquels la régénération du royaume doit être opérée, auront été légalement convenus et fixés, (..) les représentants du peuple de France prendront toutes les mesures nécessaires pour la sécurité des créanciers de l'Etat, et pour que la dette du roi, qui  deviendra alors celle de la nation, ait désormais pour gage l'honneur et la fidélité de cette nation même (..)

«  8° Résolu que les délibérations ci-dessus seront incessamment présentées à Sa Majesté avec une humble adresse dans laquelle seront exposés les motifs de la conduite de l'Assemblée des représentants du peuple depuis leur précédente adresse (..) et que ces résolutions et cette adresse seront incontinent imprimées et publiées."

 

«  Vous venez d'entendre, Messieurs, la série de résolutions dont je pense qu'il faut appuyer le titre sous lequel je vous propose de constituer notre Assemblée (..) Je me borne à insister sur la convenance de la dénomination que j'ai adoptée de représen­tants du peuple français (..)

«  Il est cette différence essentielle entre le métaphysicien qui, dans la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et l'homme d'Etat qui est obligé de tenir compte des antécédents, des difficultés, des obstacles; il est, dis-je, cette différence entre l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe qu'à ce qui est, et l'autre s'occupe de ce qui peut être (..) L'un est d'abord l'instructeur du peuple, mais l'administrateur politique ne songe qu'au présent (..) Le métaphysi­cien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves, mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler sans cesse qu'on marche sur terre et qu'on est plus dans un monde idéal.

«  Si nous prenons le titre de représentants du peuple, qui peut nous l'ôter ? Qui peut nous le disputer ? Qui peut crier à l'innovation, à ces prétentions exorbitantes, à la dangereuse ambition de notre Assemblée ? Qui peut nous empêcher d'être ce que nous sommes ? Et, cependant, cette dénomination contient tout, renferme tout, répond à tout (..) Elle sera tout, lorsque le peuple relevé par nos efforts aura pris le rang que l'éternelle nature des choses lui destine. » (16)

   

    Avec ce discours magistral Mirabeau apparaît déjà comme l'un des plus brillants orateurs de l'Assemblée. Sa voix tonne; on l'écoute avec attention; on se garde bien de l'interrompre.

 

    Et pourtant, il ne parviendra pas; même après avoir prononcé un second discours de la même veine le lendemain, à convaincre l'Assemblée. Son projet de dénomination ne sera pas adopté... C’est Thouret (17) surtout qui attaque très violemment la proposition de Mirabeau et finalement, Siéyès se rallie à la proposition d’un député inconnu du Berry et propose la dénomination d’ « Assemblée nationale » sur laquelle tout le monde va rapidement tomber d’accord.

 

 

 

 

 

 

 

(1)   Le premier numéro, qui parait le 6 Mai 1789, s’intitule « Etats Généraux ». Le 7 Mai, un arrêt du Conseil du Roi porte interdiction de ce journal jugé injurieux. Cette décision royale suscite, évidemment, une grande émotion et Mirabeau proteste vigoureusement contre cette décision qu’il qualifie de « scandale public ». Il continue à publier sa feuille mais, pour la mettre à l’abri du décret royal, il se retranche derrière l’inviolabilité des députés en l’intitulant « Lettre du comte de Mirabeau à ses commettants »

A partir du N° 20, il abandonnera ce titre pour lancer le célèbre « Courrier de Provence »

 

(2)   Cité par A. VALENTIN  " Mirabeau" op. cit. Vol II, page 14

        Et Claude MANCERON  "Les Hommes de la Liberté"  op. cit. Vol V, page 402

 

(3)   MALOUET (Pierre Victor) : Né à Riom le 11 Février 1740. Intendant de la Marine en 1789, il est élu aux Etats Généraux par le Tiers état. Un des chefs du parti monarchien, il siégera au Comité de la Marine et conseillera le Roi.

Il émigrera en Angleterre après le 10 Août 1792 et ne reviendra en France qu'après le 18 Brumaire. Bonaparte le fera Conseiller d'Etat et Baron d'Empire.

Il mourra à Paris le 7 Septembre 1814.

 

(4)   MOUNIER (Jean Joseph) : Né à Grenoble le 12 Novembre 1758. Elu par le Tiers Etat du Dauphiné aux Etats Généraux, il se distingue par ses idées en faveur d'une monarchie constitutionnelle et, plus tard, en souhaitant que l'on accorde au roi le veto absolu.

Dégoûté par les mouvements populaires, il démissionnera le 8 Octobre 1789 et vivra en exil jusqu'en 1801.
Revenu en France, il sera nommé Préfet d'Ile et Vilaine et mourra à Paris le 26 Janvier 1806.

 

(5)   Cité par Claude MANCERON  "Les Hommes de la Liberté"  op. cit. Vol V, page 405

 

(6)   Lettre du comte de Mirabeau à ses Commettants du 10 Mai 1789. Citée par Albert SOBOUL « 1789, L’An 1 de la Liberté », Editions Sociales, Paris, 1973, pages 111 à 113

 

(7)   Cité par Claude MANCERON  "Les Hommes de la Liberté"  op. cit. Vol V, page 406

 

(8)  RABAUT SAINT-ETIENNE (Jean-Paul Rabaut, dit) : Né à Nîmes le 14 Novembre 1743. Fils de pasteur, il est élu aux Etats Généraux où il va s'occuper principalement des problèmes religieux. Il réclamera la liberté pour tous les cultes.

Elu, à nouveau à la Convention, il siégera avec les Girondins et ne votera pas la mort du roi.

Décrété d'arrestation le 2 Juin 1793, il parviendra à se cacher mais sera arrêté et guillotiné le 5 Décembre 1793.

 

(9)  LE CHAPELIER (Isaac René Guy) : Né à Rennes le 12 Juin 1754. Avocat à Rennes avant la Révolution, il est élu par le Tiers Etat de cette ville aux Etats Généraux. Il est le fondateur du Club Breton qui deviendra bientôt le Club des Jacobins. Son nom est passé à la postérité à cause de la loi du 14 Juin 1791, qui porte son nom, et qui interdit toute association entre citoyens de même profession.

Il quittera le Club des Jacobins, qu'il avait fondé, pour rejoindre les Feuillants mais il sera finalement arrêté et guillotiné le 22 Avril 1794.

 

(10)   Archives Parlementaires Vol VIII, page 36

 

(11)   La chambre de la noblesse, dans un procès verbal transmis le 13 Mai aux communes, affirme qu’elle est légalement et dûment constituée par les députés de son ordre.


(12)  Archives Parlementaires t. VIII pages 41 à 43

in François FURET et Ran HALEVI   " Orateurs de la Révolution Française ", Gallimard, Collection La Pléiade, Paris, 1989, Vol I, pages 615 à 620

Ce discours aurait été préparé par les fidèles collaborateurs de Mirabeau Dumont et Du Roveray.

 

(13)  Cité par A. MEZIERES  "La vie de Mirabeau"  op.cit. Pages 177-178

 

(14)   Mémoires de Malouet cité par Claude MANCERON  "Les Hommes de la Liberté"  op. cit. Vol V, page 410

 

 (15)   SIEYES (Emmanuel Joseph) : Né à Fréjus le 3 Mai 1748. Ordonné prêtre en 1772, il devient Grand Vicaire de l’évêque de Chartres avant de se laisser séduire par les idées nouvelles. Il devient célèbre lors de la publication de sa brochure « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? »

Elu aux Etats généraux par les Tiers Etat de Paris, il joue un grand rôle pendant les premiers mois de la Révolution mais il se fait beaucoup d’ennemis durant le débat sur la Constitution où il défend des idées originales.

Elu député de la Sarthe à la Convention, il votera la mort du roi. Après Thermidor, il deviendra membre du Conseil des Cinq Cents, puis membre du Directoire avant d’être nommé Consul provisoire. Mais il ne parviendra pas, dans aucunes de ces circonstances, à imposer son idéal de Constitution.

Il mourra à Paris le 20 Juin 1836.

 

(16)  Archives Parlementaires  t. VIII pages 109 à 113

in François FURET et Ran HALEVI   " Orateurs de la Révolution Française"  op. cit. Pages 624 à 635

 

(17)  THOURET (Jean Guillaume) : Avocat au Parlement de Normandie en 1773, il est élu aux Etats Généraux par le Tiers Etat. Trois fois Président de l'Assemblée, membre du Comité de Constitution, il est surtout connu pour avoir fait accepter la division du pays en départements.

Devenu suspect sous la terreur, il sera arrêté, condamné à mort et exécuté en 1794.

 

 

 

 

 

ILLUSTRATION : Emmanuel Joseph Sieyès par Jacques Louis David. Musée d'Art de Harvard.

 

 

 

 

 

A SUIVRE

 

LES ACTEURS DE LA REVOLUTION : MIRABEAU (34)

UN PREMER TOURNANT DANS LA CARRIERE DE MIRABEAU : JUIN 1789

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Kelu 19/08/2019 15:31

Je ne trouve pas non plus l'article 34 sur Mirabeau.
Merci par avance de vos réponses.
Merci à nouveau pour le travail fourni

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